Au milieu du XVe siècle, à Milan et à Ferrare, des familles princières commandent à des peintres des jeux de cartes enluminés d’or. On y joue aux tarocchi, un jeu à levées dont les vingt-deux atouts figurés (le Pape, la Mort, la Roue de Fortune) ne servent encore qu’à remporter des plis.
Le plus ancien ensemble conservé, le tarot Visconti-Sforza, remonte aux années 14501. Rien, dans ces cartes, ne renvoie à la divination : ce sont des objets de cour, peints à la main, dont l’iconographie puise dans l’allégorie médiévale et dans les Triomphes de Pétrarque.
« Pendant trois siècles, personne n’a lu l’avenir dans ces cartes. On y jouait. »
Le jeu passe les Alpes avec les guerres d’Italie. Aux XVIe et XVIIe siècles, des cartiers français (à Lyon, puis à Marseille) fixent un dessin et un ordre qui feront référence. C’est le patron daté de 1760, au nom du maître cartier marseillais Nicolas Conver, que l’on reproduit encore aujourd’hui et qui donnera son nom au « tarot de Marseille »2.
1781, la bascule
Un érudit change tout. Dans le huitième tome du Monde primitif (1781), le pasteur et franc-maçon Antoine Court de Gébelin affirme que le tarot recèle, sous ses images, la sagesse perdue de l’Égypte ancienne. L’hypothèse est séduisante, et entièrement fausse : les hiéroglyphes ne seront déchiffrés qu’en 1822, par Champollion3.

Qu’importe l’erreur : elle fonde une tradition. Dans les mêmes années, un marchand grainier parisien, Jean-Baptiste Alliette, publie sous l’anagramme d’Etteilla la première méthode de cartomancie au tarot, à partir de 1783. Pour la première fois, on « tire les cartes » du tarot.
Le tarot des occultistes
Au XIXe siècle, les occultistes approfondissent le lien. Éliphas Lévi, de son vrai nom Alphonse-Louis Constant, rattache les vingt-deux arcanes aux vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu et à la Kabbale ; Papus systématise l’ensemble dans Le Tarot des bohémiens (1889). Le tarot devient un livre de symboles, que chaque école relit à sa manière.
Cette relecture n’est pas une restitution : c’est une création. Les correspondances kabbalistiques, les attributions astrologiques, l’idée même d’un « message » caché sont des inventions des Lumières et du XIXe siècle, plaquées sur un jeu de la Renaissance.
Le tarot est un objet historique avant d’être un outil symbolique. Le lire aujourd’hui, c’est hériter d’une interprétation des Lumières et du XIXe siècle, pas d’un savoir égyptien ou antique. Cela n’enlève rien à sa richesse : cela la situe.
Pourquoi cela compte
Connaître cette histoire ne retire rien à la force du tarot, elle la situe. Ses vingt-deux images (le Bateleur, l’Étoile, la Lune) forment une langue symbolique d’une richesse rare, où l’on vient lire sa situation et la regarder autrement. Entre des mains justes, un tirage éclaire, ouvre des pistes, remet du mouvement. C’est tout l’objet de Lumière : comprendre pour mieux se laisser guider, en conscience.
Pour aller plus loin
- Le tarot Visconti-Sforza (vers 1450) est l’un des plus anciens tarots conservés.
- Thierry Depaulis, Le Tarot révélé. Une histoire du tarot d’après les documents, La Tour-de-Peilz, 2013.
- Ronald Decker, Thierry Depaulis, Michael Dummett, A Wicked Pack of Cards. The Origins of the Occult Tarot, Londres, 1996.
- Michael Dummett, The Game of Tarot: From Ferrara to Salt Lake City, Londres, Duckworth, 1980.


